Thierry Noir painting on the Berlin Wall. Image via The GuardianEVOLUTION DU STREET ART - HISTOIRES LOCALES
Le terme de street art a gagné en popularité avec l’explosion du graffiti à la fin des années 1970 et 1980, c’est pourquoi de nombreux experts connectent les débuts de ce mouvement aux États-Unis. Bien que le graffiti ait eu un rôle essentiel dans l’évolution du street art moderne, il faut noter que l’histoire du street art est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le street art, en tant que mouvement artistique global le plus polyvalent, doit sa notoriété au croisement de nombreuses formes locales de manifestations publiques, nées dans différentes parties du monde. L’art du pochoir, de l’affichage et du collage sont aujourd’hui les techniques les plus courantes et les plus populaires du street art. Élaborées à partir de politiques révolutionnaires européennes, ces techniques ont été utilisés aussi bien par les détenteurs du pouvoir afin de communiquer une propagande politique, que par les résistants afin de répandre les idées opposées. Au Mexique, en Amérique du sud et dans les quartiers Latino des États-Unis, les messages sociopolitiques ont pris la forme de peintures murales publiques à grande échelle, inspirées du riche patrimoine artistique et de la tradition séculaire de la peinture murale. Toutes ces techniques et ces styles qui ont donné naissance à la culture mondiale du street art, se sont développés dans des contextes sociopolitiques propre à chaque ville et chaque culture, explorant l’idée complexe de l’identité dans les espaces publics. Le cadre sociopolitique est une référence inévitable pour comprendre le street art dans son contexte local.
Berlin Wall graffiti on the west side. Image via WikipediaLE MUR DE BERLIN – BERCEAU DE LA CULTURE LOCALE DU GRAFFITI
Dans les nombreux textes qui traitent de l'évolution de la scène artistique berlinoise, un des lieux les plus communément cités pour parler du début de ce mouvement est le côté ouest du Mur de Berlin. La clôture initiale de barbelés introduite dans les années 1960 s'est transformée en un système de sécurité sophistiqué de murs de béton, de clôtures électriques et de tours de garde, séparant le côté Est de l'Ouest, mettant en exergue toutes les angoisses de la Guerre froide. Au cours des années 80, le mur a été reconstruit et s’est élevé de plus de 4 m, ce qui en fait un tableau d’affichage parfait, une toile vierge pour les artistes et les personnes insatisfaites de Berlin-Ouest pour exprimer leurs opinions et leurs affiliations. Comme l'indiquent de nombreux commentateurs, l'impulsion initiale à peindre sur le Mur ne provenait pas des berlinois, mais des premiers colons du secteur occupé par les États-Unis. Ces colons, composés de résistants, de punks anarchistes et de migrants turcs, ont utilisé le mur pour exprimer leurs pensées et leurs croyances. L'artiste français Thierry Noir, qui vivait à l'époque dans l'un des squats près du Mur de Berlin, est réputé pour avoir été l'un des premiers artistes à peindre sur ce mur et dont l’initiative a été suivie par de nombreux artistes reconnus et inconnus. Le Mur de Berlin est également devenu le point de rencontre de la première génération de writers, parfois enfants de militaires américains, qui ont introduit à Berlin-Ouest leur culture du graffiti local. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles les premières écritures de graffiti ont été fortement influencées par la scène new-yorkaise. Au fur et à mesure que les peintures du côté Ouest du Mur fleurissaient, le côté Est était laissé vierge, surface stérile où l'expression artistique libre d'un côté devenait un marqueur de différences sociales et culturelles. Tout cela a changé après la chute du Mur de Berlin en 1989, lorsque la ville dans son ensemble est devenue une aire de jeux pour les artistes présents des deux côtés. La scène artistique du street art a prospéré dans cette atmosphère de liberté retrouvée.
East Side Gallery. Image via WikipediaEAST SIDE GALLERY – UN MONUMENT À LA GLOIRE DE LA LIBERTÉ
Le mouvement du street art a continué à se développer après l'effondrement du Mur, avec des artistes qui envahissent les quartiers Est comme Mitte, Friedrichshain et Prenzlauer Berg en transformant par la même occasion les zones grises de la ville en quartiers artistiques dynamiques. Parallèlement aux formes spontanées d'expression artistique qui ont commencé à se développer dans la ville, l'un des projets les plus importants a été lancé sur les vestiges de la construction du Mur. En 1990, des artistes du monde entier ont été invités à peindre sur le côté vide du Mur, célébrant la réunification et exprimant les espoirs d'un avenir plus brillant. Ses restes, plus d'une centaine de peintures murales, sont aujourd’hui connus sous le nom de East Side Gallery, l'une des plus grandes galeries en plein air et un des plus grands mémoriaux au monde. Ce lieu représente aussi l'une des attractions touristiques les plus importantes de Berlin. La conservation et la restauration des peintures de East Side Gallery, défigurées par des œuvres d'art clandestines et des tags, ont également soulevé d’importantes questions sur la nature du street art, sa légalité et son importance culturelle. Ces interrogations ont amené à définir la scène artistique de Berlin dans les années qui suivirent.
Victor Ash "Astronaut"Berlin, Kreuzberg, 20015
© Berlin Street Art
DES DÉVELOPPEMENTS SPONTANÉS À L’ATTRACTION TOURISTIQUE – BERLIN COMME CAPITALE DU STREET ART
Dans la communauté du street art, Berlin est souvent appelé « la Mecque des graffitis », « la capitale du street art » et la « ville la plus bombardée d'Europe ». Considérant que les graffitis sont illégaux à Berlin il faut se demander comment la ville a-t-elle gagné son titre. La scène riche et polyvalente du street art berlinois résulte de divers paradoxes qui ont suivi l'évolution du mouvement. Le graffiti et le street art ont joué un rôle essentiel dans la formation de l'identité de la ville, et lorsque l'UNESCO a proclamé Berlin Ville de Design en 2006, il n'y avait aucun doute que les scènes du street art ont partiellement influencé cette décision. D'une part, le street art clandestin est considéré comme du vandalisme par les autorités, d'autre part, la perception de Berlin comme « la Mecque des graffitis » attire des millions de touristes par an, ce qui contribue à l'économie créée par la dette de la ville. Le street art illégal est punissable par la loi, mais les fonctionnaires de la ville n'étaient pas particulièrement désireux de résoudre le problème ou d'initier des projets d’effacement des graffitis. Tout cela a conduit à la situation paradoxale dans laquelle le street art et les graffitis ont prospéré, profitant des zones d’ombre juridique. De plus, parallèlement à l’engouement général pour le street art et l’art urbain à travers le monde, se met en marche la transformation de la scène street art en industrie et l'institutionnalisation de ce qui était autrefois connu comme un mouvement libre.
Alias Auslaufmodelle© Berlin Street Art
Berlin, May 2015
