Interview avec OX: Peinture et Poésie dans l’espace urbain

by Ana Bambić Kostov on
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OX – Intervention in Cologne, 2017

Flashback dans les années 80

Vous avez commencé à faire de l’art dans l’espace public avant même que le street art prenne réellement forme. Quelles comparaisons pourriez-vous faire entre la situation du street art à vos débuts dans les années 1980 et celle d’aujourd’hui? Plus généralement, que pensez-vous de la situation des années 1980 et d’aujourd’hui?

Quand j’ai commencé à coller des peintures sur les panneaux publicitaires, il existait déjà toutes sortes d’actions artistiques de rue (pochoirs, graffitis, affiches…). Mais ces pratiques étaient encore très marginales et n’étaient pas identifiées comme faisant partie d’un mouvement par les institutions artistiques et le grand public, bien que des journalistes et des galeries commençait à s’y intéresser depuis un moment surtout aux USA. Dans les années 80, lorsque nous agissions avec le collectif des Frères Ripoulin, nous ne faisions pas de différence entre afficher dans la rue, publier des fanzines ou exposer en galerie. Nos influences venaient des mouvements picturaux ou graphiques tels que la Figuration Libre et Bazooka, le rock, la Bd, la culture underground. Une action caractéristique de cette période et qui synthétisait tous ces ingrédients était “la peinture en direct” qui se déroulait lors de concerts. On parlait d’art pour tous ou de média-peintres, parfois d’art dans la rue… Durant toutes ces années beaucoup de gens sont intervenus dans l’espace public et le phénomène n’a fait que s’amplifier.

La véritable rupture s’est produite avec l’irruption d’internet et le fait que des oeuvres qui étaient avant tout reconnues comme telles par quelques passionnés se sont retrouvées au coeur d’une culture mainstream et virale. Cela a eu pour effet de créer une émulation entre les artistes et de faire émerger de nombreuses initiatives et tendances. Cela a été très bénéfique pour beaucoup d’artistes dont moi-même car cela m’a permis d’obtenir plus de visibilité et de m’encourager à persévérer. Aujourd’hui ce que l’on désigne sous le terme de “street-art ” recouvre tellement de pratiques différentes et d’objectifs contradictoires qu’il est impossible de le définir : quoi de commun entre un tag et une commande publique ou privée, sauf d’être vu dans le même espace ? Il s’est développé tout un système qui utilise la rue sans tenir compte de sa spécificité. Pour certains cela consiste à développer un gimick et à le répéter sans cesse, à utiliser l’espace public uniquement comme tremplin pour accéder au marché de l’art sans comprendre réellement l’intérêt expérimental de celle-ci.

Je ne m’intéresse pas beaucoup à cette dimension mondialisée consistant à imposer des visuels toujours plus virtuoses et toujours plus gigantesques.

Je pense par contre qu’il existe un vrai art populaire toujours vivace et que si ces pratiques perdurent c’est parce qu’elles représentent un espace de liberté dont chacun peut se saisir.

Tout au long de votre longue et dynamique carrière, vous avez travaillé à l’aide de différents médias, souvent sur papier. Vous avez aussi été le témoin de nouveaux mouvements, à partir desquels d’autres styles émergent et se développent. Comment en êtes-vous arrivé à la méthode que vous utilisez aujourd’hui?
Au début j’utilisais essentiellement le papier kraft (papier marron d”emballage) peu cher et très pratique pour faire les collages. Il servait aussi de support pour exposer en galerie. La technique de peinture était la même à l’intérieur comme à l’extérieur : acrylique pour les grands aplats, couleurs fluos, grosses cernes noires comme dans les bandes dessinées et parfois de la bombe de peinture pour des ombres sommaires. Aujourd’hui j’utilise toujours les mêmes matériaux pour les collages sur les panneaux publicitaires, par contre les techniques que j’utilise pour les pièces d’exposition sont plus diverses. Elles recourent souvent à une fabrication assez élaborée avec beaucoup de découpe de bois. Les matériaux utilisés divergent. Pour ce qui est de l’aspect visuel, malgré les différences de traitement, j’essaye de faire émerger une forme de cohérence du va et vient permanent entre ces deux activités qui se nourrissent et s’influencent mutuellement.

Comment cela a aidé à déterminer votre langage visuel?
Mon langage graphique d’abord très proche des fanzines punk-rock a changé radicalement au moment de passer au format des affiches 4m X 3m car il fallait adopter un langage avec un impact aussi puissant que celui de la publicité. Les formes se sont simplifiées, épurées en prenant de plus en plus de distance avec la figuration. Ce qui primait avec notre collectif c’était les actions et la réactivité, donc peu de place pour la réflexion formelle. C’est à la dissolution du groupe que j’ai commencé réellement à me confronter avec la question du “que peindre ?” J’ai réalisé que ce qui comptait pour moi étaient les émotions esthétiques provoquées par les assemblages de formes et de couleurs. Le choix du sujet étant finalement assez secondaire . Donc j’ai soustrait, caché, découpé, pratiqué une sorte de pop art inversé, ne gardant de l’imagerie commerciale que ce qui ne faisait pas sens : la maquette, les fonds vidés de leurs contenus, les textes masqués…

OX – Intervention in Cologne, 2017

Panneaux et Inspirations

Dans votre biographie vous dites que «découvrir Keith Haring» a été un tournant décisif pour vous. De quelles manières son art vous a influencé? A quel moment vous avez senti son influence?
C’était bien sûr un choc graphique, mais il semblait nous dire «allez -y, agissez maintenant». Il confirmait l’intuition que nous avions qu’il nous fallait se lancer sans attendre d’accumuler plus de connaissances, ni de passer des diplômes. Il était en phase avec la musique que nous écoutions et avait la même volonté de diffuser son art partout dans la société. C’était bien plus qu’une influence artistique.

Vous avez dit: «Les panneaux publicitaires sont comme des grandes fenêtres, des peintures énormes, accrochées dans la ville». Qu’est-ce qui vous inspire et qui vous fascine tant dans les panneaux publicitaires?
Il est vrai que nous utilisions les panneaux publicitaires pour recréer une sorte d’exposition en plein air, de galerie géante accessible au plus grand nombre, mais aussi comme moyen pour nous faire connaître. Nous inscrivions un numéro de téléphone sur l’affiche elle-même de manière à être contacté par les journalistes de presse qui faisaient le lien avec les galeries. Ils étaient très friands de ce genre d’actions car elles semblaient totalement nouvelles.

Vos inspirations/influences ont-elles évolué au fil du temps? Qu’est-ce qui vous inspirait à l’époque? Et maintenant?
Les mouvements français dont j’ai parlé avant et qui étaient liés à la culture rock, mais aussi les artistes pop tel que Lichtenstein. Les magazines de bandes dessinées, mais aussi la presse satirique qui véhiculait un esprit de rébellion et de dérision parfois inspiré du dadaïsme. D’une manière générale la culture populaire avec un intérêt particulier pour le kitsch et le mauvais goût qui l’accompagne. Nous étions en opposition à l’art conceptuel et très rétif à une lecture intellectuelle de nos activités. Par la suite je me suis rapproché d’une recherche plus minimaliste et abstraite et même si j’ai appris à aimer d’autres artistes je reste beaucoup plus inspiré par les lieux de consommation et de divertissement que par les lieux de culture. Mon travail en atelier découle souvent d’une approche contextuelle en milieu urbain plus que de la fréquentation des musées.

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OX – Un plasticien en studio

A quoi ressemble votre processus créatif, depuis l’idée jusqu’à sa réalisation? Passez-vous plus de temps dans votre studio ou dehors, dans les rues?
Je suis un peintre d’atelier, même si je passe beaucoup de temps à l’extérieur, surtout pour les repérages et les prises de vues. Le principal de mon temps est occupé par la peinture et le travail de simulation informatique qui le précède. Je ne peins pratiquement jamais dans la rue. Par contre j’aime beaucoup le moment du collage où je rencontre tous les aléas liés à l’espace public, la confrontation avec la réalité du support et de l’espace qui l’entoure et la part d’imprévu qui surgit .C’est un acte libre et gratuit qui me ramène aux origines de mon engagement.

Que faut-il préparer pour sortir coller votre travail sur une surface publique?
Beaucoup de travail en amont pour trouver un emplacement, beaucoup de simulations pour vérifier la validité d’une intervention, enlever tout ce qui est superflu et qui pourrait nuire à l’effet recherché lors de la confrontation de la peinture avec son environnement. Un peu de matériel (escabeau, sceau, colle brosse, perche) mais le processus de collage en lui-même est très simple.

Vous créez des œuvres en studio et dans l’espace public mais un seul est éphémère. Comment vivez-vous l’éphémérité de vos œuvres sur les panneaux publicitaires?
Je vis très bien la disparition des peintures recouvertes par les publicités, j’aime beaucoup que les choses reviennent à leur état de normalité (même si je préfèrerais parfois que cette période dure un peu plus que les 4 ,5 jours habituels). J’ai beaucoup plus de mal avec la pérennité des pièces qui doivent faire preuve de leur aptitude à fonctionner sur un mur blanc et qui doivent être protégées, emballées, transportées, bref par rapport auxquelles on peut me demander des explications voir des justifications par rapport à la pertinence de créer telle ou telle chose. Il se trouve que la photographie est la dernière étape des interventions dans l’espace public, donc il me reste une trace de ce moment éphémère.

OX – Billboard in Caen, March 2018. Courtesy OX.

Quoi de plus normal que de coller une affiche sur un panneau?

Vous souvenez-vous de la première pub que vous avez détournée?
Il m’arrive de détourner des images publicitaires, mais habituellement je détourne surtout le support de sa fonction première (qui est de délivrer un message à caractère commercial).

Je recouvre la totalité de la surface donc l’interaction se produit plutôt avec l’environnement du panneau qu’avec l’image qu’il montre. La première fois c’était à Paris en 1984, mais comme je ne tenais pas compte de ce qu’il y avait autour je préférerais parler de la dernière fois. C’était à Caen en mars 2018, un panneau fixé sur un mur sur lequel était accroché des tuyaux d’évacuation d’eau. J’ai choisi cet emplacement parce qu’il y avait ces tuyaux et je savais que j’allais jouer avec.

Ce jeu consistait évidement à faire s’entremêler visuellement les tuyaux, mais ce qui me plait au final c’est que cela ressemble davantage à un petit motif abstrait et que l’on peut facilement ne pas faire le rapprochement avec la tuyauterie. En fait le choix de cet emplacement était un prétexte qui m’a amené à concevoir ce motif.

Dans un article de 2013, il est dit que vous n’avez jamais été arrêté pendant que vous installiez illégalement vos œuvres. Est-ce toujours vrai ?
Oui c’est toujours vrai, j’interviens durant la journée et quoi de plus normal que quelqu’un qui colle des affiches sur un panneau d’affichage?

OX Billboard Project in Cologne – Artist in action

Loin de le politique

De nos jours, on voit beaucoup de formes d’expressions activistes dans les rues, l’une de ses formes étant le mouvement du adbusting. Vous avez expliqué plusieurs fois que votre travail n’était pas l’exact opposé de la publicité mais plutôt une alternative contemplative qui change l’environnement. (« Mon travail n’est pas de décorer la ville mais plutôt de créer un petit moment à part qui est juste un peu différent. Il s’agit de s’éloigner de la relation qu’il existe entre le slogan et l’idée de vendre pour les intégrer dans le moment. Ce n’est pas pour mener à la chute de la publicité. ») En termes de contexte politique et social, où positionneriez-vous votre travail?

J’affirme mon droit à ne pas me positionner d’un point de vue idéologique en diffusant des messages explicites.

Je me définis comme peintre et je revendique la possibilité de peindre des bouquets de fleur si j’en ai envie sans qu’on me reproche un manque de conscience politique. Je pense que mon activité illicite d’expression directe à du sens. Elle porte une conscience philosophique et poétique. Je ne prône pas la disparition de la publicité, je m’y intéresse car elle fait partie de la culture populaire et j’utilise même son vecteur de communication à titre personnel. Cependant je refuse de mettre mon travail à son service et je suis très critique quant à sa nocivité. Je n’ai donc aucun état d’âme à en faire disparaître quelques unes.

Vous avez dit qu’internet influençait positivement votre travail. De quelle façon cela a-t-il amené des changements positifs dans votre pratique ? Comment utilisez-vous le web aujourd’hui?
Internet m’a permis de faire des rencontres et d’élargir énormément mon champs d’action. Finalement il me permet de concrétiser des choses qui seraient restées virtuelles.

En 2017 vous avez réalisé un gros projet avec 10 panneaux. Prévoyez-vous un projet de la même ampleur dans un futur proche ?
C’était un projet autorisé en lien avec Kölner Liste. J’étais curieux de travailler d’une manière légale avec une société d’affichage. L’intérêt de ce genre de projet c’est d’avoir un soutien logistique qui m’a permis de réaliser un grand nombres de collages. Si cela ne change pas fondamentalement mon approche quant au résultat final, il créer quand même une situation étrange et contradictoire par le fait que je ne recouvrais pas des publicités aléatoires mais une photo de mon travail servant à la promotion d’une foire d’art contemporain,vertigineux…
Donc pourquoi pas, mais sans autorisation ce sera encore meilleur!!

Traduction en Français: Anaïs Raulet
Images (à l’exception du panneau à Caien): Thomas von Wittich